Stéphane Manco: LANORMALITE comme équilibre

Stéphane Manco: LANORMALITE comme équilibre

Stéphane Manco est le directeur de Démarche, « une société coopérative à but non lucratif, « active dans le développement du potentiel humain à travers différentes activités économiques, culturelles et environnementales » (http://demarche.ch/). Stéphane Manco est un créateur de ponts, un tisseur de bienveillances. Il s’est raconté et a partagé sa vision de LANORMALITE après un cigare Monte Cristo et une glace nougat, dans l’un de ces moments « privés » qu’il s’accorde pour se recentrer, pour prendre de la distance.

Stéphane Manco est gourmand de douceur(s), gourmand de rituels, de récits, de dialogues, gourmand de symboles. Le premier mot qui lui vient à la bouche est « démarche », le nom de son entreprise. Son investissement profond de ce terme lui vient d’une citation de Saint-Exupéry, qu’il lui plait de partager : « Ce n’est point dans l’objet que réside le sens des choses, mais dans la démarche ».

Mais voilà qu’une nuit les éléments se soulevèrent. Et comme je vins les visiter, dans le silence de mon amour, je vis que rien n’avait changé. Ils ciselaient leurs bagues, filaient leur laine, ou parlaient à voix basse, tissant inlassablement cette communauté des hommes, ce réseau de liens qui fait que si ensuite l’un d’eux meurt, il arrache à tous quelque chose. Et je les écoutais parler, dans le silence de mon amour, dédaignant le contenu de leurs paroles, leurs histoires de bouilloires ou de maladies, sachant que ce n’est point dans l’objet que réside le sens des choses, mais dans la démarche. Et celui-là, quand il souriait avec gravité, faisait don de lui-même… et cet autre qui s’ennuyait, ne sachant point que c’était par crainte ou absence de Dieu. Ainsi les regardais-je dans le silence de mon amour. (Antoine de Saint-Exupéry, Citadelle, 1948)

Pour Stéphane Manco, ce n’est pas l’arrivée qui compte, mais le chemin. C’est l’aventure qui l’intéresse plus que l’aboutissement, ce qui sonne singulièrement à de nombreuses oreilles, dans une société nourrie à la culture du résultat. « Une démarche en entraîne une autre » : l’attrait pour le mouvement l’emporte sur le désir de satisfaction. Mais en entrepreneur généreux, il songe néanmoins à commémorer régulièrement les réussites d’étapes, pour que ceux qui ont œuvré récoltent les fruits de ce qu’ils ont planté et cultivé.

Stéphane Manco se passionne pour le passé et pour le futur : « le présent, c’est de l’intendance ». S’il pouvait s’en délester, il se contenterait de puiser des expériences dans le passé pour se projeter : « le passé est comme un projecteur qu’il faut mettre à la bonne place, pas devant soi parce qu’il éblouit, mais derrière pour qu’il éclaire notre avenir ».

L’histoire est un projecteur et ce sont surtout les histoires de vie qui passionnent Stéphane Manco : « N’ayant pas vécu près de mon père, je me suis construit d’autres re-pères ». Principalement élevé par ses grands-parents maternels, un peu à l’étroit dans un noyau matriarcal, sa grand-mère, sa mère et sa tante -, il a ouvert son horizon de possibles de rencontre en rencontre, des rencontres directes ou symboliques, discours, livres et œuvres dévorés sans trêve de curiosité.

Depuis tout petit, Stéphane Manco a eu conscience d’emprunter des chemins de traverse plutôt que des autoroutes. « À 5 ou 6 ans, je voulais être président de la Confédération ou Gilbert Bécaud » : sa suite dans les passions lui a permis d’enregistrer un CD pour ses 40 ans. Mais il ne s’est jamais demandé s’il était « normal ». Il se méfie de cette étiquette. « On peut se réjouir d’être normal. Mais on peut à l’inverse s’inquiéter de la banalité de sa normalité ». Entre deux bouffées de cigare, l’agitateur d’idées et de projets confesse qu’il n’aurait pas voulu être « comme tout le monde ». Il revient au terme « démarche » : « il y a « démarque » dans « démarche » ». Il a accepté très jeune de se démarquer, de cultiver des goûts particuliers, comme porter un chapeau, ou fumer le cigare – « à 20 ans, ce n’est pas courant » -. Et puis il aime – il rit en le disant – « les trucs de viocs », la vieille chanson française, les vieux films, le « temps long » – « une notion fondamentale qui tranche avec le monde actuel dans lequel nous vivons où tout est instantané et peu durable » – s’habille de manière classique, et il aime… traîner les pieds.

Son parcours professionnel le démarque aussi. Il a commencé par une école de commerce et de gestion puis il a suivi le gymnase avant de rentrer à l’École normale. Il se voyait enseigner : « j’étais inspiré par certains profs ». Avec le recul, il se rend compte qu’il avait peut-être aussi envie d’éviter de prendre trop de risques et de se contenter de passer de l’autre côté du pupitre. En parallèle de ses études, il a créé avec des associés une entreprise commerciale. Il en assure la partie gestion. À l’École Normale, on lui demande de choisir entre les deux voies – qu’il trouve pour sa part complémentaires – : il ne se lancera pas dans l’enseignement. Malheureusement, l’aventure entrepreneuriale se termine après quelques années en raison d’un désaccord, et il doit repartir de zéro. Sa famille ne comprend pas ce qu’il vit. Il voit ses aspirations systématiquement sapées : « il faut rester ce que l’on est », lui répète-t-on. Il se sent si enfermé dans ce carcan – pensé comme une protection, mais vécu comme une dévalorisation -, qu’il prend le contre-pied. Aucune prétention : « j’avais juste des rêves ». La tension entre ses valeurs et celles de sa famille, de ses proches ou des milieux dans lesquels il est inscrit, dessine son avenir professionnel : il veut plus de justice, une chance pour tous, que chacun puisse tracer son sillage. Il veut cela pour lui, et pour les autres. Son leitmotiv devient « faire des choses qu’on aime et qui ont du sens, avec des gens qu’on aime ». Durant une année, il se laisse le droit de l’indétermination. À peine inscrit au chômage, une conseillère ORP lui annonce qu’il y a une place de formateur de français pour non-francophone et de recherches d’emploi à TEXTURA (http://www.demarche.ch/textura.php). On est en 1996. C’est la première fois qu’il passe un entretien d’embauche. Il est pris. C’est le début de l’aventure. On lui propose ensuite de mettre en place un défilé de mode et un service de formation. En 1998, il a l’idée de sortir la formation de TEXTURA pour avoir deux coopératives. Il veut créer une structure de formation qui concerne à la fois des professionnels en disponibilité d’emploi et des actifs. C’est la naissance de Démarche.

Charte de Démarche (extraits)

Notre démarche s’inscrit dans une dynamique entrepreneuriale, prônant notions de plaisir et d’épanouissement personnel et professionnel. Nous privilégions le désir à la nécessité d’apprendre, et œuvrons pour la promotion des talents et la valorisation des qualités humaines.

Participer à la démocratisation de la formation, refuser l’exclusion, rechercher l’égalité des chances, offrir aux professionnels actifs ou en disponibilité les moyens d’enrichir leurs compétences, les former aux métiers et aux techniques qui améliorent leur employabilité, garder comme priorité le développement durable, dans un esprit de responsabilisation, de dialogue et d’échange, voilà le chemin que nous avons choisi.

Le modèle auquel nous sommes particulièrement attachés est celui de l’entreprise apprenante et citoyenne, mettant en œuvre des concepts de formation et d’insertion par l’activité économique. Ses ressources sont marchandes, non-marchandes et non-monétaires.

Nous travaillons selon une dynamique de projet, et nous accordons autant d’importance à la démarche qu’aux résultats attendus. Nos principes de fonctionnement reposent sur des processus continus de partage de l’expérience, d’acquisition de compétences, et d’adaptation à un environnement de travail évolutif. Les activités que nous y développons s’inscrivent dans les champs du social, de l’économie, de l’environnement et de la culture, et se doivent d’être porteuses de sens.

Favorisant le principe de proximité, chaque structure de Démarche développe et entretient des relations avec la clientèle de ses activités économiques et les bénéficiaires de ses prestations, dans le respect des buts et valeurs de la Société coopérative. À l’image d’un arbre, Démarche tire sa force de son unité et cultive sa richesse dans la pluralité de ses branches.

Tendre vers l’idéal et comprendre la réalité, telles sont les ambitions de notre action pour faire progresser la qualité de nos prestations au bénéfice de celles et ceux qui sont en droit d’en attendre une valeur ajoutée. (http://demarche.ch/charte.php)

Stéphane Manco évolue par mimétisme, par essai/erreur, en faisant. Preuve que les angoisses – « je suis un grand anxieux », sourit-il – se soignent mieux dans l’action que dans la retenue. Si le prestige n’est pas un moteur, le « pouvoir d’agir » l’intéresse : « soyons honnêtes, il en faut pour mener à bien des projets ». Quand il s’engage, il fait en sorte de trouver les ressources dont il a besoin pour parvenir à ses fins : « j’aime m’engager pour « rendre possible », c’est le possible qui me passionne ! ». Il est loyal et fidèle, des valeurs qu’il défend. Tout comme la remise en question, systématique, pour ne pas se reposer sur de fausses évidences sclérosantes. Dans son métier, il s’interdit tout préjugé : « les préjugés débouchent sur des stigmatisations qui n’ont pas lieu d’être ; on fait tous des généralités, mais elles n’ont pas leur place dans une réflexion économique et sociale ». C’est sans doute pour cela qu’il ne fonctionne pas avec les étiquettes « normal » ou « anormal » : dans une logique d’insertion, quel que soit son parcours chacun peut retrouver sa voix et une voie. Stéphane Manco pense systématiquement en termes d’équilibre : « je parle d’équilibre personnel, mais pas seulement : d’équilibre dans un groupe, d’équilibre de société, d’équilibre dans le fonctionnement d’une organisation. Une société qui présenterait trop de déséquilibres (trop d’inégalités, trop d’injustices, etc.) dysfonctionnerait et n’aurait pas d’avenir. Je préfère la notion d’équilibre à celle de justice car l’équilibre englobe plus de choses, il est dynamique, et il doit être entretenu, il n’est jamais parfait ni arrêté (alors que la justice est arrêtée, manichéenne, binaire). La règle qu’il s’est fixée, c’est que toute situation qui a l’air « pas normale » – il rit de cette étiquette puis reformule, une situation qui a l’air « sensible », « dysfonctionnelle » – est à traiter. Traiter, c’est regarder, dialoguer, parfois contraindre, pour sortir des zones tant de déconsidération que de complaisance.

J’aurai déduit de cet entretien une définition de « l’anormalité » qui la dédiabolise : l’anormalité n’est qu’une situation de déséquilibre à gérer. Ni stigmatisation ni pathologisation. J’aurai aussi et surtout retenu le moteur de toutes les démarches de Stéphane Manco : une quête d’équilibre pour soi et autrui.

Accepter de se regarder soi pour regarder le Monde, ne pas s’éloigner, se poser là au beau milieu de l’espace et du temps, oser chercher dans son esprit, dans son corps, les traces de tous les autres hommes, admettre de les voir, prendre dans sa vie les deux ou trois infimes lueurs de vie de toutes les autres vies, accepter de connaître, au risque de détruire ses propres certitudes, chercher et refuser pourtant de trouver et aller démuni, dans le risque de l’incompréhension, dans le danger du quolibet ou de l’insulte, aller démuni, marcher sans inquiétude et dire ce refus de l’inquiétude comme premier engagement. (Jean-Luc Lagarce, « Dire ce refus de l’inquiétude », chronique écrite pour le calendrier de la saison 1994/1995 du Théâtre de la Roulotte, publiée dans « Du luxe et de l’impuissance », 2008, Les Solitaires Intempestifs)

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