Sunny Buick: « Mon corps, c’est mon temple »

Sunny Buick: « Mon corps, c’est mon temple »

J’ai rencontré Sunny Buick dans le studio parisien dans lequel elle tatoue, un espace coloré, onirique, apaisant et inspirant dans lequel nous immergent aussi bien ses œuvres accrochées aux murs que son regard turquoise et sa voix enjouée.

Artiste

Sunny Buick se dit fière d’être « artiste », même si « en France, le terme ne veut rien dire, tant il est utilisé et malmené ». Elle dessine depuis son enfance, simplement parce que cela lui fait du bien. Elle a trouvé le moyen de vivre de cette passion à 15 ans, grâce à des proches eux aussi artistes – « presque SDF » -, qui lui ont parlé d’un jeune ami qui faisait de la BD et qui s’était mis à tatouer. Ce dernier lui a soufflé que le tatouage serait une manière de vivre de son art sans compromis. La jeune femme n’a alors que quinze ans et voit le tatouage comme un art humble, parce qu’il disparaît à la fin de la vie des clients : « J’étais trop romantique ! »

Aujourd’hui, Sunny Buick souhaite que son art résiste, qu’il rentre dans les musées et qu’il « traverse au moins 300 ans ». Quand elle se demande pourquoi elle a envie d’être « immortelle », elle songe à son obsession pour les livres, des objets « investis » : « On met un peu de soi-même dans les objets que l’on crée ». Elle émet aussi l’hypothèse que ses tableaux remplacent peut-être des enfants : « Je n’ai pas envie de faire un mini-moi ». Sunny Buick ne veut pas grandir ni avoir de responsabilités. Mais responsable, rigoureuse et réflexive, elle l’est : il n’y a pas la moindre trace d’immaturité sous ses fantaisies qui sont un salut, son refuge.

Rêveuse

Fille unique, Sunny Buick veut contrer sa solitude, qu’elle remplit en lisant et en dessinant : « Je suis bien avec moi-même quand je peins. Chaque tableau est un voyage intérieur. Et j’ai encore beaucoup à découvrir sur moi ». Vivre de son art, c’est aussi pour la tatoueuse une manière de prouver que la méchanceté ne peut pas l’atteindre, qu’elle peut réussir, malgré les obstacles qui ont pu se dresser, que les choses sont possibles : « Il suffit qu’on me dise que je ne peux pas faire quelque chose pour que je le fasse !».

Petite fille « traumatisée », rêveuse, et « naïve », Sunny Buick aime depuis son enfance s’instruire et absorber les imaginaires qui l’entourent pour les faire dialoguer avec le monde qu’elle a créé dans sa tête et pour la protéger de la violence. Elle se nourrit de musique. Elle fait de la danse : « J’ai besoin que mon corps bouge ». Elle porte des vêtements vintage, empreints d’une certaine nostalgie, mais profondément en résonance avec le présent : « Pourquoi ne dit-on pas vintage girl plutôt que pin-up ? Les Français empruntent des mots qu’ils vident de leur sens ».

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Ses inspirations sont aussi bien Lewis Carroll que l’imagerie populaire des 20e et 21e siècles, les affiches de cinéma, les images de pin-up sur les avions, les tatouages des marins, l’art populaire mexicain, chinois, indien, la pub réalisée par de bons illustrateurs, les musées de jouets, les Tiki Bars dans les années 1950 aux États-Unis, autant d’univers colorés, « sucrés », riches de symboles [1].

Je cherche sans cesse l’inspiration visuelle. Les artistes peignent leur environnement; le mien est décoré avec des objets d’un autre temps chinés aux puces. Je trouve une grande part de mon inspiration actuelle dans le sucre et le thé. On peut voir l’excitation générée par la caféine dans le chaos et les couleurs ou les effets du sucre dans l’aspect cristallisé de l’acrylique. On est ce qu’on mange après tout. (http://sunnybuick.com/about/manifeste/)

Bonbon cannibale

Un soir après un dîner avec son mari, Sunny Buick s’est amusée avec des Babybel, de petits fromages ronds : « Quand on enlève la cire, ça ressemble à un Pacman ». Son mari, devant la boule de cire qu’elle s’était amusée à former avec leur emballage rouge vif, s’est exclamé : « Oh, un bonbon cannibale !» Sunny a trouvé l’expression toute désignée pour la décrire : « Les filles sont des bonbons cannibales, elles se mangent elles-mêmes, en faisant des régimes par exemple. En tant que fille on est obligée de se nourrir de soi-même, d’être narcissique, voire obsédée par soi-même pour supporter tout ce que l’on digère ».

Qu’y a-t-il dans une fille? — Du sucre, des épices et tout ce qui est bon. À l’extérieur, elle donne l’illusion de se ronger elle même, de l’intérieur… Elle a faim de tout ce qui est inaccessible, forcée à un régime contre nature dans sa recherche de la perfection, elle nourrit son identité des friandises qu’elle découvre sur sa route. Corrosive comme le sucre sur les dents, elle recherche son sanctuaire en elle et le cannibalise. Elle a faim, car elle ne doit trop en prendre. Elle en prend trop, car elle a une grande faim. (http://sunnybuick.com/about/manifeste/)

Féministe 

Sunny Buick ne comprend pas qu’une femme puisse rejeter le féminisme. Elle est féministe et vit avec un homme féministe : « C’est difficile d’être une fille, d’être un humain au fond, mais rien n’est égal entre hommes et femmes, et il faut déstabiliser ces inégalités pour évoluer ». Être féministe, pour Sunny Buick, c’est avant tout être solidaire avec d’autres femmes pour corriger les injustices subies : « Les femmes sont capables d’être exactement comme les hommes, tout aussi sexistes ! »

Mon travail a lentement évolué de l’idée de filles solitaires à celle de filles combattantes ; des filles seules telles des proies incarnant mes idées sur les dangers de la sexualité, effrayée par mes désirs, mon appétit. Aujourd’hui elles sont remplacées par des personnages combatifs, incarnant le conflit délirant des désirs enfouis. Violence féminine, colère, chaos, quelque chose que les filles connaissent si bien via le tourment violent que combat leur corps chaque mois. (http://sunnybuick.com/about/manifeste/)

Pour combattre des violences symboliques, comme le manspreading, il faut oser « ouvrir la bouche » et revendiquer sa place : « Il faut simplement pousser les jambes de son voisin. Bien sûr, il faut s’attendre à ce que l’on nous réponde méchamment, être prêt à rentrer dans une dispute. Si on m’agresse verbalement, je réponds. Mais parfois je préfère me taire, si je ne me sens pas assez concernée, parce que je risque d’envenimer les choses, ou parce qu’en français, je n’ai pas tous les mots qu’il me faut et que j’ai peur d’un affrontement à armes inégales ».

Sorcière

Sunny Buick a cofondé en 2016 Gang Of Witches : Women interdisciplinary & transcendent creative haven (https://www.facebook.com/GANGOFWITCHES/; https://www.instagram.com/gangofwitches/), un collectif artistique qui emprunte son nom à l’un des premiers groupes féministes crée dans les années 1960 aux États-Unis, W.I.T.C.H., le Women’s International Terrorist Conspiracy from Hell.

Le soir de la pleine lune d’octobre 2016 à Paris, le collectif artistique Gang Of Witches a pris vie. Ses quatre fondatrices, Sunny Buick, Lina Prokofieff, Paola Hivelin, Sophie Noël, sont citoyennes du monde, guerrières de la lumière et rêveuses d’impossible. Elles se tournent naturellement vers l’archétype de la sorcière pour baptiser leur nouveau cercle. Indépendant et puissante, souvent crainte, parfois moquée, toujours auréolée de mystère, la sorcière est maîtresse de son identité. [] Ce gang de « good witches » se situe à la frontière de la sphère matérielle et spirituelle, du visible et l’invisible, du conscient et de l’inconscient, de l’humour et de la révolte, de la résistance et de la résilience. Elles voyagent de l’un à l’autre, unies et nyctalopes, créant des points de convergence, ouvrant des portails, donnant à voir la beauté mystérieuse du monde. (Gang Of Witches, Livre d’artiste, « Manifeste », Paris, Imprimerie du Marais, 2017, p.11)

Gang of witches, bien qu’actuellement représenté uniquement par des femmes, ne veut pas exclure les hommes : « Ce serait faire exactement ce que l’on reproche aux autres, il faut éviter ce piège ! » Mais Sunny Buick comprend que certaines femmes revendiquent la non-mixité, qu’elles soient même en colère, et parfois violentes : « on n’accorde pas aux femmes le droit d’être violentes. C’est considéré comme quelque chose d’incongru. La violence les fait passer pour folles. Mais la colère a pour racine la peur et les blessures, il faut comprendre la colère des femmes et la laisser s’exprimer. Cela pourrait être profitable pour l’avenir ».

Un corps-temple

Le corps de Sunny Buick, c’est « son temple » : « On naît avec une coquille que l’on ne choisit pas, on a des grosses cuisses ou un nez trop grand. Aujourd’hui, ce n’est pas grave, on peut se modifier, changer de genre, de sexe même. On a le droit de décorer « sa maison ». On peut se rebeller contre ce qui nous a été attribué à la naissance ». Sunny Buick considère cependant que l’on ne peut pas décorer n’importe comment son corps : « On n’a pas à imposer son style de vie aux autres ». Elle rejette les tatouages des mains ou du visage pour les tabous qu’ils alimentent : « ça me rend triste que, souvent, l’on ne dépasse pas la première appréhension d’une personne. Il est déjà difficile d’être « un étranger » dans une culture d’accueil ; alors être un étranger avec un visage tatoué, c’est s’assurer que personne ne prendra la peine du dialogue ».

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Tatouer pour réparer

Sunny Buick reconnaît que le tatouage peut simplement relever de la mode, aider à entrer dans un « sous-genre », une petite famille qui a ses codes : « Ceux qui n’ont pas de personnalité se contentent de copier quand ils ne trouvent rien à dire de propre ». Mais pour l’artiste, le tatouage est aussi un moyen d’exprimer des histoires personnelles, des expériences ou des rencontres, il permet de renforcer sa personnalité à l’extérieur : « Mais pour lui faire jouer ce rôle, il faut prendre le temps de visualiser ce qu’il y a sous la peau ; selon mon maître en matière de tatouage, Henry Goldfield (http://www.finetattoowork.com/henry-goldfield), les dessins sont déjà là, dans le subconscient, et ils sont un jour révélés ».

Être tatouée, c’est un choix de vie, choisir de devenir un monstre de foire autoproclamé. Ce que certains voient comme de l’automutilation est une impulsion primitive, des sentiments intimes exprimés à fleur de peau, une mode, un baromètre de l’estime de soi, couvrant notre nudité, érotique. C’est aussi un besoin d’expérimenter la douleur physique pour guérir ses douleurs émotionnelles. Je suis tatoueuse depuis 25 ans et cherche toujours à comprendre pourquoi les gens se font tatouer. (http://sunnybuick.com/about/manifeste/)

Pour Sunny Buick, parler de corps « pur » ou prétendre qu’il ne faut pas modifier le travail de Dieu ne fait pas sens : « C’est ridicule ! Le corps change, vit. On boit, on fume, on subit la pollution, on se blesse, on bronze, les cheveux blanchissent ». Il y a cependant des motifs qu’elle refuse de tatouer, comme les symboles de l’infini ou les répliques de tatouage de célébrités, qui sont trop répandus : « Moi, je tiens à créer une magie, partager quelque chose de fort avec les gens qui rentrent dans mon univers, qui parlent la même langue que moi ». Elle refuse aussi de tatouer des messages haineux, ou des scarifications : « C’est intéressant, mais pas du tout dans ma manière de regarder les choses ». Elle ne veut pas avoir la responsabilité d’encrer des actes « négatifs » ou d’ajouter des traumatismes : « Je refusé de tatouer une femme qui voulait couvrir une cicatrice de réduction mammaire. C’est trop difficile d’ajouter de la douleur sur un espace qui souffrait déjà. Tatouer après une mastectomie, ce peut être un bel acte, « empowering ». Mais moi j’aurais du mal à placer mes aiguilles là où une femme a déjà subi trop de douleurs. J’aurais aussi peur que le corps ne soit pas assez puissant pour supporter les encres ».

Les milagros [2]

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Sunny Buick dessine, tatoue et coud beaucoup de cœurs depuis les élections américaines, des milagros : « C’est un symbole mexicain. Il y avait une grande communauté mexicaine à San Francisco. Dans la tradition mexicaine, les milagros dont des cœurs en métal que les gens accrochent chez eux et qui symbolisent un miracle, une quête de connexion avec les autres, et parfois l’amour de Dieu ». Dessiner des milagros est une sorte de mandala pour Sunny, un outil de méditation : « Même sans évoquer l’amour, regarder un cœur amène à faire des associations positives ». Un cœur, c’est aussi quelque chose de girly : « Vous voyez des hommes autour de vous créer des cœurs ? »

Je suis une fille : c’est évident si l’on regarde mon travail. Je pense connaître des choses sur la beauté, j’ai passé une grande partie de ma vie à méditer sur son mystère, dévorant les magazines de mode, me condamnant à des régimes perpétuels, cherchant depuis toujours à atteindre un idéal inaccessible. J’ai vécu près du miroir, obsédée par la magie du maquillage, de la mode, et de l’art au point d’en être traumatisée. Je me suis consacrée à l’étude de la mystique féminine, à la façon de créer une illusion, de pacifier cet idéal sans pitié qui hante les femmes depuis le début des temps… dépassant le seul paraître. (http://sunnybuick.com/about/manifeste/)

Se créer son monde

Selon Sunny Buick, il faut considérer sérieusement ce qu’impliquent nos fantasmes : « j’aimerais encourager les gens à rêver plus, à trouver ce qu’ils veulent vraiment dans la vie ». Toute son œuvre invite à apprendre à penser par soi-même, à ne pas croire tout ce qui est écrit et trouver son propre chemin : « Il faut jouer, rêver, avoir confiance, écouter, remanier. Faire des expériences et des erreurs ».

Comment faire un bonbon cannibale:

Suivez juste ces 12 étapes:
Prenez une fille bien éclose
Placez là à la mauvaise époque, pleine de désespoir, mais choisissez-la assez moderne pour qu’elle ait le choix d’être autre chose qu’une simple usine à procréer
Pas de père, pas de famille
Remplissez-lui la tête de romance et de couleurs
Un soupçon de divorce et une toxicomanie
½ coupe de perte totale de contrôle
Laissez mariner pendant deux semaines de vacances à Paris
Ajoutez chaque jour une grosse dose de sucre et de caféine
Plus des tatouages et de jolis vêtements
Faites cuire jusqu’au réveil spirituel et
Voilà! Les rêves se réalisent.

(http://sunnybuick.com/about/manifeste/)

[1] Pour découvrir l’univers de Sunny Buick : http://sunnybuick.com/; https://www.flickr.com/photos/sunnybuick/.

[2] Illustration tirée de Gang Of Witches, Livre d’artiste, Paris, Imprimerie du Marais, 2017, p.37.

1 Commentaire

  1. Filipe
    1 Sep, 2017

    Chair Madame Pahud,
    Je suis un grand admirateur de la façon dont vous entourez un sujet de conversation, même à priori « tendance » ou mille fois abordé, en un arbre d’hyperboles qui propulse le lecteur vers des horizons d’information pertinente et profonde, ceci dans une prose belle et pétillante. Vous avez la faculté de déshabiller les sujets de leurs multiples couches déposées sur eux au fil du temps, mouvances, et générations, pour en extraire le sens le plus profond. En l’occurrence, la fonction du tatouage au niveau intime et émotionnel.
    Vous m’avez convaincu, le prochain trait d’encre sur ma peau se fera chez cette attachante et talentueuse Madame Buick,
    Bien à vous,
    Professeur Filipe M’bele’bale (voyance &envoûtements)

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